Pierre de Hagenbach (2/3)

Pierre de Hagenbach, bailli du duc de Bourgogne, mène dans son propre pays un régime despotique.
Après que Pierre de Hagenbach eut participé à des opérations de grande envergure en Lorraine et en Champagne pour le compte de Charles le Téméraire, le grand bailli revint en Alsace où l’établissement de l’impôt du « mauvais denier » est sujet aux premières révoltes. Aussi, en Haute Alsace, la politique financière du grand bailli bourguignon était à l’origine immédiate de sa perte et de la fin de la domination bourguignonne en Alsace. Elle ouvrit une ère de résistance opiniâtre des villes et une période d’excès de la part du Landvogt.

La perception du « mauvais denier »

Peu à peu, l’ancienne magnificence du Duc de Bourgogne avait fait place à la gêne financière. On eut recours à l’abolition des privilèges et des immunités fiscales. La plus célèbre de ces mesures fut assurément la perception du « mauvais denier » sur le vin (1743). Les protestations générales concernaient moins le principe de l’imposition que son illégalité et surtout l’arbitraire de son application. Il constituait une violation très nette des dispositions du traité de Saint-Omer, en vertu desquelles, il est fait interdiction au Duc de Bourgogne de porter atteinte aux privilèges des habitants et d’apporter des changements dans les pays cédés sans le consentement des États d’Alsace, convoqués à Ensisheim. Pierre de Hagenbach avait préféré la voie de l’arbitraire ! C’est là le point de départ d’une lutte dont il sortira vaincu…

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La révolte de Thann

Thann se révolte presque immédiatement le 3 juillet 1473 et l’artillerie personnelle du bailli alsacien réduit du haut de l’Engelsbourg la malheureuse ville. La répression fut très dure. De bon matin, trente notables de Thann furent arrachés de leur lit et conduits chargés de chaînes, sur la place publique pour être décapités. Quatre d’entre eux seulement furent exécutés et leurs cadavres exposés plusieurs jours durant avant d’être enterrés. On a prétendu que les cris d’une femme voyant l’exécution de son mari émurent à tel point le peuple que le bailli n’osa pas poursuivre l’exécution des autres otages.

Ensisheim protesta également contre le « mauvais denier » ce qui valut à un de ses bourgeois d’avoir la tête tranchée. La ville de Brisach refusait également de payer l’impôt. Néanmoins, dans ces deux villes, le mouvement eut un caractère moins insurrectionnel qu’à Thann. La ville envoya une députation auprès du Téméraire qui en avisa lors de son séjour en Alsace. Il est vrai que la venue du Duc en Alsace produisit un effet contraire à l’effet escompté : le passage de l’armée bourguignonne ressemblant trop à celui d’une armée ennemie. Il n’eut guère à se louer de la réception qu’on lui fit. Colmar lui fermait ses portes et Mulhouse dont il voulait forcer l’entrée fut sauvée par une crue subite de l’Ill. Bâle s’arma.

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Le Duc de Bourgogne en Alsace

L’arrivée de Charles le Téméraire et son séjour à Brisach donnèrent lieu à des excès de la part des troupes wallonnes et picardes qui accompagnèrent le Duc. Les splendeurs de la réception du 24 décembre 1473 n’éclipsèrent point la fureur des habitants. Leur colère s’accrut encore quand, réunis le 31 décembre pour prêter à genoux le serment de fidélité au Duc, celui-ci, après avoir reçu ledit serment, se garda bien de se conformer aux traditions en confirmant les privilèges de la ville et disparu entouré de ses hommes.
Après le départ de son maître, Pierre de Hagenbach laissa dans la ville soixante cavaliers et fit rentrer à nouveau huit cents picards qui se livrèrent aux pires excès. Une altercation dut être réprimée par le comte de Lupfen, à la tête de deux cents cavaliers. Le grand bailli revint. Par une série de mesures arbitraires, il se vengea en portant atteinte aux privilèges de la ville. Le lendemain du rachat de cette dernière par le Duc, il choisit comme prévôt Jean Werner de Pforr, destitua le bourgmestre, chassa les bourgeois du conseil et supprima les corporations de métiers.

Le scandale de Brisach

Pour Hagenbach, la révolte de Thann, sa répression brutale et l’humiliation des bourgeois de Brisach ont valeur d’exemple dans la mesure où les premiers signes de nervosité apparaissaient dans certaines autres villes.
Peu après son second mariage avec la Comtesse Barbe de Thengen, célébré en grandes pompes à Thann le 24 janvier 1474, Pierre de Hagenbach était revenu à Brisach où il donna un grand bal le Mardi Gras, qui amusa follement la noblesse mais scandalisa les bourgeois. Ce furent les derniers beaux jours que vécut le Grand Bailli.

Les préliminaires de la chute (début 1474)

La tyrannie de Pierre de Hagenbach ne correspond en fait qu’aux derniers mois de la présence bourguignonne sur le Rhin Supérieur. A l’intérieur des pays engagés, il n’y a pas eu d’opposition avec 1472 – 1473. Il existait même un parti favorable au bailli. L’unité était alors cimentée par une hostilité commune à l’égard des Mulhousiens et des Confédérés. La révolte de 1474 est davantage le résultat de pressions extérieures orchestrées depuis le Brisgau autrichien, combinées avec des maladresses du Duc et du Landvogt.

L’assassinat d’Ottmarsheim

Le mouvement insurrectionnel commença à Neuenbourg dans le pays de Bade. Les habitants de cette ville avaient pris en haine un fonctionnaire bourguignon du nom de Martin Bromann, dont la résidence se trouvait sur la rive alsacienne, à Ottmarsheim. Le 27 février 1474, une troupe de deux cents hommes franchit le Rhin et tuèrent Bromann avant d’incendier sa maison. Hagenbach se rendit à Ottmarsheim à la tête de six cents hommes et réunit un tribunal où les habitants furent qualifiés de brigands et on les condamna comme tels.

La situation devenue périlleuse

Après un coup de main manqué à Saekingen où seuls les gardiens des portes devaient être massacrés, Pierre de Hagenbach revint à Brisach. Il ne pouvait plus répondre de la soumission aussi aisément que la première fois. La garnison qui occupait la ville était relativement faible et de plus mécontente de l’irrégularité avec laquelle elle touchait sa solde. Hagenbach avait déjà compris le péril et se décida à aller demander des secours au Grand Duc, en mars. Après un voyage éclair à la Cour de Dijon, il en revint déçu, sans hommes et sans argent. La situation était périlleuse ! Son autorité s’est presque effondrée.

La Ligue de Constance

La constitution de la Ligue de Constance entre Sigismond d’Autriche, les Confédérés suisses et les villes de l’Oberrhein en avril 1474, précipita les événements. Car grâce à l’argent avancé (80.000 florins) par Bâle, Strasbourg, Colmar et Sélestat, Sigismond s’engage à rembourser à raison de 10.000 florins par an. Le dégagement des terres est devenu possible. Charles le Téméraire, alors occupé au siège de Niesse, refusa la rétrocession des provinces, prétextant que le remboursement devait se faire à Besançon, et dans sa fureur, fit saisir et emprisonner les envoyés de l’Autriche. Dès ce moment, Pierre de Hagenbach, qui était présent à Saint-Omer, sait bien que des problèmes délicats ne vont pas manquer de se poser. L’annonce du rachat rendit du courage aux villes qui, dès lors, ne dissimulèrent plus leur hostilité. Les événements ne vont pas tarder à prendre une tournure plus grave…

Le piège de Brisach

En avril, Pierre de Hagenbach se trouvait à Ensisheim, capitale des domaines bourguignons, Thann lui ayant fermé ses portes. Là, Jean de Hirtzbach arbore déjà la bannière Autriche au passage du bailli.
A son retour à Brisach le jour du vendredi Saint, il trouve une ville en pleine effervescence : la révolte gronde, alors que Hagenbach s’était juré de se venger de l’affront de Ensisheim. Il envahit l’église avec ses gardes et fit recommencer l’office. Brisach avait alors une garnison de deux cents fantassins allemands dont il n’était pas sûr. Il fit donc venir huit cents Lombards et Picards, routiers dont les excès ne connaissaient nul frein et qui étaient particulièrement abhorrés en Alsace. Le Landvogt ayant conçu de faire égorger les citoyens les plus marquants de la ville, fit annoncer en chaire le jour de Pâques que soldats allemands et bourgeois avaient à se rendre le lendemain sans armes aux tranchées. Frédéric Voegelin, capitaine de la garde allemande, instruit de ce qui se tramait, en avertit les bourgeois pendant la nuit. Le lendemain, sous prétexte de réclamer un arriéré de solde des troupes, on se rendit chez le bailli. Voegelin le saisit au collet et le jette à la porte. Le rappel battu dans les rues, les bourgeois accoururent.

La chute de Hagenbach

La tentative de Brisach se retourne en fait contre Hagenbach. Ayant obtenu avec satisfaction le départ des Wallons, les insurgés réclament maintenant l’emprisonnement du bailli. Mis aux fers, le 10 avril, il attend le jugement que les villes confédérées vont prononcer sur lui. Le 30, Sigismond arrive à Brisach et convoque le tribunal pour le 9 mai. Le 4, le malheureux bailli est conduit dans une brouette dans la Tour de la Question. Enfermé comme une bête dangereuse, mains et pieds immobilisés par de lourdes chaînes, le grand bailli du Duc de Bourgogne attendait vainement les secours de son maître pour échapper à la mort. Vains espoirs car Hagenbach devait mourir.

À suivre …

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