Les temps fabuleux de l’Alsace

Avec un petit brin d’imagination, nous vous invitons à suivre ce récit sur les temps primitifs et fabuleux de l’Alsace.
L’Histoire, avec un grand H, remonte le cours des siècles et n’inscrit dans ses annales que les faits irrécusables et prouvés, mais, à un moment donné, elle est obligée de s’arrêter. Et c’est là que la tradition, peu soucieuse d’être dans le réel, franchit sans hésitation toutes ces contraintes.
La légende cherche les faits ignorés ou abandonnés par la science et nous berce de récits, peut-être simples et naïfs, mais toujours poétiques et remplis de rêves et de questions.
Promenons-nous dans cette Alsace d’avant le déluge, paradis terrestre perdu. Puis surviennent les géants et les nains …Voici les temps fabuleux de l’Alsace !

 

Oyez, oyez, braves gens !

Des récits traditionnels concernant la vallée du Rhin, racontent qu’il y a très, très longtemps, notre région a joui d’un climat doux et heureux, avec une végétation tropicale qui faisait le bonheur de nos laboureurs et pâtres. Imaginez une bonne sieste sous un palmier, un ibis rose grignotant un bon lézard, un éléphant, au pas lourd, déjeunant de maïs et de riz. Et bien sûr, une race d’êtres intelligents initiés aux mystères de la nature .

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Malheureusement, tout ce beau monde aurait disparu sans laisser la moindre trace de leur existence.

Pourquoi ? A cause des dieux ! Jaloux du bonheur des mortels, ils avaient décidé de les remplacer par des générations nouvelles et de noyer cet éden.

Fini le paradis terrestre alsacien et arrive le déluge, une de ces grandes catastrophes que la terre a subies avant de se présenter sous son aspect actuel.
Toute la vallée qui s’étend entre les Vosges et la Forêt-Noire est inondée et ne formait plus qu’un grand lac, une mer intérieure qui s’étendait plus loin que le Jura. Au-dessus des flots s’élevaient des îles, les sommets des chaînes de montagnes.

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Cette époque neptunienne est constatée par la géologie (1). Mais ce qui nous intéresse le plus, c’est la tradition, toujours féconde en créations fantastiques, qui se plaît à couvrir cette mer de vaisseaux. Et ces bateaux venaient, évidemment, de contrées lointaines !

Les montagnards des siècles précédents n’hésitaient pas à raconter qu’il existe encore à tel rocher de grands anneaux de fer auxquels les navigateurs du vieux monde attachaient les câbles de leurs vaisseaux. Ils vous indiquaient, avec une grande assurance, tel enfoncement des Vosges qui leur servait de port, tel plateau élevé où ils avaient entreposé leurs marchandises.
Un plan du mont Saint-Odile, levé en 1603 et reproduit en partie sur la table IV de la description que Pfeffinger a donnée de cette montagne, représente un anneau de ce genre qui doit se trouver sur le Mœnnelstein, (833 mètres au-dessus du niveau de la mer) point le plus élevé de cette région des Vosges.

Cette tradition est également répandue dans le pays de Bade. Elle rapporte qu’il y a très longtemps, existait près de la ville de Durlach (actuellement un quartier de Karlsruhe, ndlr), un immense château, habité par des pirates qui jetaient leurs victimes dans un cachot profond et humide et les laissaient périr misérablement. Un jour, une de ces victimes, un homme d’une taille et d’une force prodigieuse, aurait proposé aux pirates de délivrer la vallée de l’eau dont elle était inondée et de la convertir en l’un des plus beaux pays du monde, s’ils consentaient à le mettre en liberté. Le prisonnier, ayant obtenu sa grâce, se serait alors rendu à l’extrémité du lac, et là, tel Hercule, il aurait, par la seule force de ses bras, séparé les montagnes et donné une issue à l’eau, qui, ayant suivi la pente du terrain, se serait peu à peu resserrée dans le lit actuel du Rhin, en laissant à sec le reste de la vallée.

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On peut se poser la question sur l’existence de ces premiers hommes qui vinrent cultiver ce sol marécageux et humide, de sables entassés, de rochers jetés au hasard par la violence des flots qui venaient de se retirer.
L’histoire ne donne aucune réponse à cette question et elle laisse s’écouler des siècles entiers jusqu’à l’arrivée des armées triomphales de Rome qui viennent subjuguer notre pays. Et leur général, César, nous fera connaître les noms des peuplades gauloises qu’il avait domptées.

Même si les données historiques sont imprécises ou manquantes, la tradition, toujours riche en solutions, toujours prête aux récits merveilleux, éclaire de son flambeau les ténèbres épaisses qui recouvrent cette époque pleine de mystères.
Et voici que, d’un coup de baguette magique, nos plaines et nos montagnes se peuplent d’une infinité d’êtres surnaturels qui préparent le sol que l’homme devra cultiver dorénavant.

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Les géants, cette race qui apparaît dans l’histoire primitive de tous les pays, établirent aussi leur demeure dans la vallée du Rhin. La tradition raconte que se sont eux, les géants, qui desséchèrent les marais et déblayèrent les vallées couverts de rochers.
Le puissant Schrat, qui paraît avoir ensemencé les forêts, a eu l’honneur d’être divinisé ; nos ancêtres lui consacrèrent des arbres dans certains cantons des Vosges.
Le géant qui a formé la vallée de Munster repose sous la cime majestueuse du Hohnneck, appelée par les montagnards le tombeau du géant. Parfois, disent-ils, au milieu du silence de la nuit, le géant se réveille et, se retournant dans son cercueil de pierre, pousse d’affreux gémissements.
Un autre géant, nommé Sletton, ayant ébranlé les flancs des montagnes, arracha des rochers et creusa de sa main puissante la vallée de la Lièpvre ; puis il construisit un vaste palais sur l’emplacement où s’élève aujourd’hui la ville de Sélestat (Schlestadt), c’est-à-dire la ville de Sletton.

–> Légende : les géants du château de Nideck

Cette légende appartient assurément à la dernière période du règne des géants et en marque la décadence. D’un côté elle dépouille le géant de ses allures sauvages et le transforme en chevalier, et de l’autre, elle montre l’homme familiarisé avec l’agriculture, source première de toute civilisation.

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Les nains

Si les géants étaient les symboles de la force, les nains, autre race d’êtres fabuleux, étaient ceux de la ruse. Ils passaient pour d’ingénieux ouvriers qui, au fond de leurs cavernes, forgeaient des armes enchantées, tissaient des manteaux magiques, entassaient des trésors qu’ils offraient aux héros dont ils admiraient la valeur ou aux jeunes filles dont ils étaient épris de leur beauté.

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Les nains étaient bons ou mauvais. Mais la tradition alsacienne n’en connaît que de bons. Ils aimaient le commerce des hommes, ils se plaisaient à partager leurs travaux agricoles, à assister à leurs fêtes et à leur prodiguer des bienfaits, aussi longtemps que les hommes s’en rendaient dignes par une vie réglée et laborieuse et qu’ils se montraient reconnaissants envers leurs généreux bienfaiteurs.
L’Alsace n’a pas beaucoup de légendes populaires qui se rattachent aux nains et elles sont essentiellement rattachées au sud de l’Alsace.

–> Légende : les nains de la Caverne des Loups (Ferrette)

La disparition des géants et des nains marque la fin des temps fabuleux de l’Alsace.

Bien que la tradition connaisse encore un nombre infini d’êtres fantastiques, tels que les fées, les dames blanches, le chasseur sauvage, les âmes des damnés revêtues du corps de quelque animal ou bien apparaissant sous la forme d’un feu follet, tous ces êtres fantastiques dont l’imagination du peuple s’inquiète peut-être encore de nos jours, appartiennent à un temps postérieur aux géants et nains. Ils sont l’héritage des Celtes et des Germains, nos ancêtres, aux mythes religieux desquels vinrent se mêler, plus tard, des superstitions sorties d’un christianisme défiguré ou mal compris.

(1) La géologie, cette science qui ne vit pas de fictions, vient en aide à cette tradition : elle a découvert à Lobsann (Bas-Rhin) la mâchoire de l’Anthrocoterium alsaticum, mammifère qui se rapproche de l’hippopotame et à Bouxwiller (67), elle a mis à jour le lophioden qui se tient entre le tapir, le rhinocéros et l’hippopotame. Certains musées rhénans possèdent des dents d’éléphants, des squelettes de lézards-poissons, ainsi qu’un grand nombre de poissons, de coquillages marins, empreintes de palmiers et d’autres plantes méridionales (Uebersicht des Petrefaction der beiden Rhein-Departemente, par VOLTZ, dans le supplément à la Description de l’Alsace de Fréd. Aufschlager, Strasb. 1828, page 56 et suivantes.)

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Plus d’informations sur les géants : http://pythacli.chez-alice.fr/geants.htm
La grotte des nains à Ferrette : http://www.lieux-insolites.fr

Source : Revue d’Alsace, deuxième année, Colmar, 1851
Tiré d’un article de Auguste Stoeber, régent au Collège de Mulhouse

 

P.S. Et finalement, parler des temps « fabuleux » de l’Alsace n’est pas si imaginaire que cela. En 2010, le Musée d’histoire naturelle de Bâle présentait une exposition sur les magnifiques fossiles découverts sur l’extraordinaire site de Messel en Allemagne.
Cette exposition itinérante comporte une centaine de fossiles originaux vieux de 47 millions d’années, dans un état de conservation parfaite ! L’histoire raconte que ces fossiles proviennent d’un site fossilifère extraordinaire à proximité de Darmstadt dans la Hesse. A l’époque où l’Europe abritait une forêt tropicale, Messel était un lac profond. Les dinosaures avaient déjà disparu, mais, dans une flore luxuriante, de nombreux animaux prospéraient dans l’eau, dans le ciel et sur les berges. Ce site est classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Comme quoi, l’Histoire rattrape les traditions et les légendes …

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