Nos rivières alsaciennes

Nos rivières alsaciennes, qu’elles soient de modestes ruisseaux ou de fougueux torrents donnent du charme à nos paysages. Mais savez-vous que leurs dénominations sont essentiellement d’origine celtique** ?

Par exemple, les mots Rhin, Ill, Doller, Thur, Lauch, Weiss, Lièpvre, Andlau et Wiche, malgré les allures germaniques des uns ou des autres, sont d’origine celtique, à peu près synonymes, et signifient « eau » ou « cours d’eau ».

Le Rhin
Dans la forme la plus ancienne, c’est-à-dire celtique, le mot rén, rhén signifie eau, eau coulante, fleuve. Les Romains ont ajouté au radical Rhén leur terminaison us, Rhenus. Et les Germains, à leur tour, l’ont transformé primitivement en hrin, de l’ancien verbe haut-allemand hrinan, mugir, c’est-à-dire le fleuve mugissant, le torrent. Les formes Rhin et Rhein sont postérieures.

L’Ill
Le plus grand des affluents alsaciens du Rhin prend sa source près du village de Winkel. Elle reçoit successivement, tout au long de son cheminement, la Largue, la Doller, la Thur, le Logelbach, la Fecht, la Lièpvre, la Blind, l’Andlau, la Scher, l’Ergers, la Bruche et la Souffel, puis se jette dans le Rhin.
Les dénominations anciennes de l’Ill sont : El ou hel, Ell, Ellus ou hellus, Elsus, Illus, Illa ou hilla, Alsa, Alse, Alle, Alsac, Elsach.
Les noms Alsac, Elsach, Alsau ont prévalu pour désigner la rivière d’Ill dans la période franque. (Les terminaisons ac, ach, au ou aw viennent de l’ancien allemand a, aa, aha, acha, ach, eau, source.)
Dénominations qui toutes présentent le même radical et désignent un cours d’eau qui traverse un pays plat, bas, une plaine. L’adjectif walo-celtique is et isel se transforme dans le gaélo-celtique en iosal, isle, qui se retrouve dans l’Yssel (vient de Isal-aha, eau de plaine, Flachwasser), dénomination identique à celle de notre Ill. La même racine reparaît dans l’Ille, en Bretagne, dans l’Ile, affluent de la Dordogne, dans l’Iller, en Bavière, etc.
Plusieurs villages alsaciens, situés sur l’Ill, en portent aussi son nom, comme Illfurth, Illzach, Illhausern.

La Doller
Anciennement appelée Olrùn, Olrùna, Alrùn, Alrùna, la Doller (dans le dialecte sundgauvien, Dollrè) est une contraction (crase) de la voyelle ie de l’article allemand die avec Oller ou Ollrè : die Oller, d’Oller, Doller ou bien die Ollrè, d’Ollrè, Dollrè. Cette sorte de contraction est souvent utilisée dans les dialectes de l’Alsace ou de la Suisse. Revenons à la forme primitive Olrùn ou Alrùn. En gaëlo-celtique al, all ou aill, et en iro-celtique oil signifient pierre, rocher ; rùn veut dire eau coulante, ruisseau. Olrùn ou Doller peut donc se traduire par Steinbach en allemand, mot qui s’est conservé dans son diminutif Steinbächle, petite rigole qui conduit les eaux de la Doller à Mulhouse.

riviere-doller

La Thur
Le lit de la Thur servait anciennement de limite entre le Sundgau et la Haute-Alsace.
Le nom de Thur se trouve également dans le Thurbach, petit ruisseau qui coule près de Blotzheim. De même un affluent du Rhin qui prend sa source en Suisse porte le nom de Thur. Nom qu’il communique au canton de Thurgovie qu’il traverse.
En France, nous avons également la Durance, la Dordogne. Toutes ces dénominations se rattachent à la racine gaëlo-celtique dùr qui signifie eau.

La Lauch
Le mot Lauch ne présente, en allemand, aucun sens raisonnable… à moins que l’on ne veuille le traduire par … poireau ! Dans un document de 1371, cette rivière est appelée Lovcha ou Loucha. Et c’est toujours en se reportant à la langue celtique que nous pourrons retrouver l’étymologie de la Lauch. Accrochez-vous, c’est un peu compliqué. En walo-celtique llwch désigne un fleuve, un fossé ou un confluent ; le gaëlo-celtique lough signifie marais, lac et en walo-celtique Loch, llwch veut encore dire lac. Youps ! Vous êtes toujours là ? Et comme notre ruisseau alsacien, qui prend sa source au-dessus de la vallée de Lautenbach, se réunit près du village du même nom au torrent de Seebach (rivière du lac en allemand) … ces deux ruisseaux confondant leurs flots ont pris le nom de Lauch.

riviere-lauch

Et pour finir, nous essayons de retracer l’étymologie de la Lièpvre, nom qui m’a toujours fasciné. Naïvement, j’imaginais ses eaux sautillant et bondissant comme un lièvre qui essaie d’échapper aux balles du chasseur…

La Lièpvre
La lièpvre ou Lièvre, en ancien allemand Lebraha ou Leimaha, aujourd’hui Leber, sort des flancs du Bonhomme, traverse Sainte-Marie-aux Mines et la vallée dite Leberthal, et va se jeter dans l’Ill, près de Sélestat.
Malgré tous ces différents noms, nous pouvons éliminer Lièpvre, Lièvre ou Leber. Ce ruisseau n’a rien de commun avec un lièvre ou avec un foie (Leber). Il nous reste donc Lebraha et Leimaha. Or, la première syllabe de Lebraha vient du substantif celtique l’aib ou l’aibe qui signifie limon, argile et dont Leim (Lehm) dans Leimaha est la traduction allemande, et aha qui veut dire eau, source, ruisseau. Les deux noms anciens désignent donc un ruisseau qui coule dans un lit de limon ou d’argile.
Le mot allemand Leber présente le radical altéré de l’aib ; le mot français Lièvre, d’origine postérieure, est le résultat d’une corruption de langage.
A noter que plusieurs villages alsaciens sont désignés par la nature du terrain de leur emplacement, tels Leimbach, Leymen …

** Au 6ème siècle avant Jésus-Christ, les Celtes introduisirent le fer en Haute-Alsace et au 1er siècle avant Jésus-Christ, les Romains se mélangèrent aux Celtes. Ci-dessous, photo du Journal L’Alsace , lors d’un chantier de fouilles sur un site sundgauvien occupé par les tribus celtiques : le Britzgyberg à Illfurth.

britzgyberg-illfurthCe site a déjà livré de nombreuses traces de la vie des Celtes (squelettes d’animaux, vases, écuelles, bijoux, etc.)

 
Source : revue d’Alsace – 1854 – tiré d’un article d’Auguste Stoeber

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